Historique des grades Dan de Kinomichi : les faits
Note d’intention - Préambule
Des informations sont diffusées sur le web, les réseaux sociaux et oralement. Elles soutiennent que le Kinomichi se distingue de la plupart des pratiques martiales japonaises par la volonté de ne pas appliquer le système des Dan/kyu grade.
Pour appuyer cette désinformation la volonté évoquée serait celle du fondateur du Kinomichi, Maître Masamichi Noro disparu en 2013. Toutefois aucun argument sérieux, aucune référence ni aucune preuve n’est avancée pour l’étayer.
Par fidélité pour l’œuvre de notre regretté Maître, il convient de rétablir la vérité historique en appliquant cette maxime de bon sens populaire : Ne regarde pas ce que l’on te montre mais cherche plutôt ce que l’on te cache…
Les explications qui suivent sont une mise au point destinée à rappeler et à faire connaître l’évolution, la structuration et finalement la légitimation institutionnelle du Kinomichi.
Il s’agit de dissiper certaines tentatives de réécriture de notre histoire collective, souvent relayée par des inexactitudes.
Ainsi que l’avait défini le ministère des Sports dans une note du 28 juin 20011 : le Kinomichi est une discipline très proche de l’Aïkido fondée sur les principes de non-violence. L’Aïkido, comme le Kinomichi, sont issus d’une même création originelle due au Maître UESHIBA. Seule l’approche pédagogique permet de distinguer les deux disciplines.
S’agissant d’une même création originelle, l’œuvre du fondateur du Kinomichi puise à la source de l’Aïkido et s’inspire de son évolution pour satisfaire aux exigences gouvernementales d’adaptation, propres aux arts martiaux nippons, en France comme en Europe.
Dès le début de leur « importation » la question des grades Dan s’est posée puis s’est imposée pour devenir obligatoire à l’entrée en formation pour l’obtention de diplômes d’enseignants.2
D’aucuns prétendent que le Maître fondateur du Kinomichi ne souhaitait pas appliquer le système des grades Dan.
Une telle assertion altère la vérité et trahit l’enseignement du Maître reçu par ses plus anciens disciples et proches collaborateurs.3
L’institut Français du Kinomichi et les membres du conseil supérieur du Kinomichi, détenteurs de l’héritage technique et pédagogique du feu Maître ont donc décidé, en conscience, d’exposer la réalité de sa méthode et de ses choix, sans céder à la passion ni aux préjugés mais de s’en remettre aux faits et à la raison.
Le lecteur ou la lectrice – pratiquant, enseignant et/ou sympathisant – est ici invité à exercer librement un jugement éclairé sur des questions qui touchent à la mémoire même du Maître fondateur du Kinomichi.
Chacun trouve ci-après des éléments d’instruction factuels vérifiables, des rappels historiques et des témoignages vivants ainsi que des documents originaux ayant valeur de preuves indiscutables.
1. Des titres et des grades Dan en général
Au Japon, les titres martiaux tels que So-Shihan, Shihan, Renshi, Kyoshi ou Hanshi ne relèvent pas d’un système de régulation internationale unifié. Leur signification et leur portée dépendent des organismes fédéraux ou privés qui les délivrent, de leur inscription dans une tradition ancienne et identifiée, de leur reconnaissance effective au sein des cadres institutionnels et techniques concernés.
En France, rappelons l’Article L 212-5 du Code du sport :
« dans les disciplines sportives relevant des arts martiaux, nul ne peut se prévaloir d’un dan ou d’un grade équivalent sanctionnant les qualités sportives et les connaissances techniques et, le cas échéant, les performances en compétition s’il n’a pas été délivré par la commission spécialisée des dans et grades équivalents de la fédération délégataire ou, à défaut, de la fédération agréée consacrée exclusivement aux arts martiaux. (Article L 212-5 du Code du sport) »
Les titres comme les grades Dan ne sont pas des décorations destinées à flatter l’amour-propre ou à impressionner un public ignorant. Ils sont les témoins de la reconnaissance d’un niveau technique, fruit d’un long investissement dans une ou plusieurs disciplines.
Ces titres et grades Dan instaurent de facto une hiérarchie fondée, outre sur la valeur technique et humaine du pratiquant, sur l’investissement dans une formation et sur son rayonnement dans un système codifié par des autorités et des organismes légitimes.
Les titres et grades doivent être appréciés au regard de leur origine, de leur contexte d’attribution et de la continuité de la transmission dans laquelle ils s’inscrivent.
Il convient d’observer qu’en France, dans le domaine des arts martiaux, seul le grade Dan constitue une référence en matière de maîtrise technique. Le grade Dan est une qualification légalement protégée. S’en prévaloir indûment est de nature à constituer une infraction pénale telle que définit par l’article 433-17 du Code pénal ainsi rédigé :
« L’usage, sans droit, d’un titre attaché à une profession réglementée par l’autorité publique ou d’un diplôme officiel ou d’une qualité dont les conditions d’attribution sont fixées par l’autorité publique est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende.
Les personnes physiques ou morales coupables du délit prévu à la présente section encourent également la peine complémentaire suivante : interdiction de l’activité de prestataire de formation professionnelle continue au sens de l’article L. 6313-1 du Code du travail pour une durée de cinq ans. »
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Il est ainsi clairement établi, qu’au-delà d’une reconnaissance dans un système hiérarchisé, la détention d’un grade Dan constitue une exigence préalable pour tout enseignant professionnel. Il s’ensuit pour les professionnels rémunérés, que l’absence ou l’usage de grades non reconnus peut entraîner des poursuites et l’incapacité d’enseigner.
2. Des grades Dan Aïkidō au grade Dan Kinomichi
Au fil des décennies, le Kinomichi s’est affirmé et trouvé une identité propre : enracinée dans l’Aïkido par sa source, mais développée selon une orientation pédagogique singulière.
En 2001, les enseignants et pratiquants fidèles à l’enseignement de Maître Masamichi Noro décident, sous son impulsion, de se constituer en association et de créer la Kinomichi International Instructors Association (K.I.I.A) avec Hubert Thomas comme président et Maître Masamichi Noro comme président d’honneur.
A) La méthodologie et le pragmatisme de Maître Masamichi Noro
1°- De la méthode :
Maître Masamichi Noro, lui-même gradé Dan, appliquait dans son enseignement d’Aïkido cette norme hiérarchique. Il est en effet avéré que dans les années 1960, Masamichi Noro demandait à ses disciples des épreuves de grade Dan. Dans ce contexte, Jean-Pierre Cortier, un des plus anciens élèves de Masamichi Noro s’était vu remettre en 1966 le 1er Dan des propres mains du Maître.
Comme preuve matérielles, les anciennes cartes de l’Institut M. Noro, relevant de l’Aïkikai de Paris, mentionnent l’attribution de grades. Au surplus, les premiers cahiers techniques de Masamichi Noro présentent bien une progression des grades Kyu et le premier Dan jusqu’à la huitième forme et ensuite des grades Dan supérieurs.
Seule une ignorance de l’histoire de la pratique de Masamichi Noro peut répandre l’idée qu’il a toujours été hostile à tout grade. Lui-même a porté pendant de nombreuses années la ceinture blanche et rouge marquant la possession du 6e dan.
En créant le Kinomichi, Masamichi Noro suspend la logique des examens de grades Dan et met en place une autre forme de reconnaissance des enseignants, fondée moins sur une validation technique ponctuelle que sur l’implication, l’ancienneté, la fidélité au travail engagé et la capacité de transmission.
La méthode aboutit à la mise en place d’une échelle hiérarchique personnalisée du Kinomichi qui se décline comme suit :
Tenue blanche, tenue blanche avec « mon » entre les omoplates (anciens niveaux Kyu), hakama stagiaire avec « mon » noir et blanc entre les omoplates, hakama régulier avec « mon » noir et blanc sur les reins, hakama régulier avec « mon » (et mon doré pour les instructeurs…), instructeur avec « haori » à pompon noir, instructeur avec « haori » à pompon blanc.
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L’attribution de titres d’enseignement, jusqu’en 1996, marque une étape de maturation du Kinomichi comme voie autonome. Ces titres sont attribués, selon la tradition japonaise à l’initiative du Maître.
Il instaure ensuite des titres spécifiques pour les instructeurs et enseignants : « monshi, kenshi, shushi, renshi, kyoshi ». Chaque titre comporte trois degrés, ce qui fait quinze degrés de progression selon les critères d’ancienneté, de participation, et de niveau technique.
Masamichi Noro exige en outre des instructeurs qu’il nomme qu’ils soient titulaires du tronc commun du Brevet d’État d’Éducateur Sportif (BEES).
Il est ainsi constant que Masamichi Noro n’a jamais été hostile à un système de grades. Affirmer le contraire relève de la désinformation.
Cette première hiérarchie sera la base du tableau de 1996, qui la complètera par une sixième gradation, celle de hanshi puis de la pyramide de 2012. En reprenant les titres de renshi, kyoshi et hanshi, Noro Masamichi s’inscrivait bien dans la continuité des anciens systèmes de grades japonais. (Cf. pièces annexes 1)
2°- Du pragmatisme
À partir de 2007-2008, Maître Masamichi Noro est peu à peu empêché d’enseigner pour cause de maladie. Quelques fidèles instructeurs le suppléent bénévolement pour maintenir l’activité du Korindo dojo et soutenir le Maître dans les moments difficiles.
Parmi ces instructeurs, Lucien Forni s’était particulièrement impliqué en faisant preuve d’une grande assiduité dans la direction technique des cours. Son dévouement désintéressé avait permis la formation de quelques hakama et singulièrement, parmi d’autres, la formation du fils de Maître Masamichi Noro, promu en 2011.
Dès cette année 2011, Masamichi Noro décide d’instituer progressivement les grades Dan propres au Kinomichi. Comme expert averti, il a conscience de la rigidité des normes et des contraintes croissantes liées au cadre réglementaire français.
Lui-même titulaire du Brevet d’État d’Éducateur Sportif 2e degré, il sait que ses disciples, enseignants expérimentés, ne peuvent accéder aux diplômes d’État sans être titulaire de grades Dan officiels.
Il engage alors une profonde réflexion sur l’évolution de son modèle d’organisation aux fins d’accéder légalement aux grades Dan pour le Kinomichi. Ses plus proches et anciens disciples ainsi que des membres de sa famille sont associés à l’élaboration d’un cadre conforme aux intérêts de la discipline et à la pérennité de sa transmission.
Des écrits confirment les décisions du Maître et prouvent sa volonté d’appliquer les grades Dan pour le Kinomichi. (Cf. Pièces annexes 2 et 3)
Dans une lettre du 10 mars 2012, (Annexe 4) Maître Masamichi Noro autorise Hubert Thomas à discuter avec les instances officielles pour mettre en place les grades Dan. Il ouvre ainsi la voie à la reconnaissance et à la légitimation du Kinomichi par la Fédération Française d’Aïkido, Aïkibudo et Disciplines Affinitaires (FFAAA) et par le ministère des Sports.
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Cette même année, Masamichi Noro entérine officiellement une pyramide en sept groupes, établissant une hiérarchie claire des niveaux techniques et des compétences desinstructeurs nommés par ses soins. (cf. Pièces annexes 4 et 5)
Ces documents sont signés le 29 septembre 2012 au domicile du Maître en présence de : (par ordre alphabétique) Jean-Pierre Cortier, Claire Darjo, Lucien Forni, Odyle Noro-Tavel, Hubert Thomas. (Cf. Photographies jointes)
Dans le même temps, soucieux de voir le Kinomichi officiellement reconnu et établi au Japon, il se rapproche de la Daï Nippon Butoku Kaï (DNBK), prestigieuse organisation créée en 1895 pour conserver la culture des samouraïs et des Budos. Parmi les membres connus en Occident on peut citer Jigoro Kano fondateur du judo et créateur des grades Dan et Funakoshi Gishin fondateur du Karaté moderne. Maître Moriheï Ueshiba fut lui-même au comité directeur de la DNBK dans les années 30.
En 2012 il envoie au Japon trois de ses proches disciples qui feront une démonstration publique à la DNBK. À cette occasion, le HONBU de la DNBK et son président Maître KUWAHARA reconnaissaient le Kinomichi dans la famille des arts Aïki.
Après avoir reçu le titre de Shihan, la DNBK décernait cette même année le titre de Kyoshi et le grade de 7e Dan à trois disciples4 de Maître Noro en reconnaissance de leur niveau de maîtrise pour la discipline présentée comme étant le Kinomichi dans le genre Aïkido. Ces titres et grades ont été attestés par la famille impériale du Japon.
3°- Institutionnalisation du Kinomichi – reconnaissance des grades Dan
En 2013, le cours de l’institutionnalisation du Kinomichi était brusquement interrompu par le tragique décès de Maître Masamichi Noro. Un différend opposait alors les héritiers du Maître aux instructeurs et pratiquants décidés à assurer la continuité de l’œuvre.
Le 11 juin 2015, lesdits héritiers, se prévalant de détenir, seuls, les droits d’exploitation de la marque Kinomichi, assignaient devant le Tribunal de Grande Instance de Paris l’association KIIA, prise en la personne de son président, Hubert Thomas.
Le procès intenté visait à interdire l’utilisation du terme Kinomichi et de le faire retirer de la dénomination sociale de l’association des instructeurs. La finalité de la demande des héritiers visait à l’exploitation commerciale de la discipline par leurs soins. Ils exigeaient en outre le paiement d’une patente par chacun des instructeurs.
La procédure était instruite et plaidée le 8 novembre 2016. Le Tribunal de Grande Instance de Paris rendait son jugement le 8 décembre 2016. Il a en substance jugé qu’à défaut d’originalité, la marque Kinomichi était insusceptible de protection par le droit d’auteur. Par ailleurs, l’ensemble des demandes des consorts Noro étaient déclarées irrecevables pour défaut de qualité à agir.
Le Tribunal, rejetait ainsi l’intégralité des demandes des héritiers et les condamnait aux entiers dépens et frais de procédure.
Les souhaits de Maître Masamichi de voir enfin sa discipline respectée, reconnue, légitimée et finalement institutionnalisée seront tous exaucés au-delà de ce qu’il espérait.
B) Création officielle des grades Dan Kinomichi
Le soutien sans faille de la gouvernance de la FFAAA a permis d’officialiser la création d’une commission pour les grades Dan de Kinomichi. Le 13 mars 2018, la commission spécialisée des Dan grades et équivalents (SCDGE) de l’Union des Fédérations d’Aïkido, validait le règlement spécifique pour les passages de grades Kinomichi qui inclut la nomenclature technique élaborée par Maître Masamichi Noro.
En septembre de la même année les premiers grades Dan de Kinomichi étaient légalement décernés. Des brevets fédéraux sont alors accordés aux instructeurs initialement nommés par Maître Masamichi Noro.
L’institut Français du Kinomichi (IFK) est légalement créé en 2019. En 2020 le Kinomichi devient une discipline associée de l’Aïkido puis en 2021, le nom du Kinomichi est officiellement ajouté à l’intitulé de la FFAAA, qui devient Fédération Française d’Aïkido, Aïkibudo, Kinomichi et Disciplines Associées.
La voie était libre pour l’obtention des diplômes d’État de la jeunesse de l’éducation populaire et du sport (DEJEPS) et l’année suivant pour le diplôme d’État supérieur.
Avec l’officialisation des grades Dan Kinomichi, toutes les filières de qualification professionnelle pour l’enseignement rémunéré de la discipline sont ainsi ouvertes aux titulaires d’une licence Kinomichi de la FFAAA.
Conclusion
Le Kinomichi ne s’est pas construit par rupture, mais par clarification progressive avec transmission (1961) et structuration interne, formalisation (2012), reconnaissance institutionnelle (2018-2021). Les archives de 2011-2012 démontrent clairement que la mise en place des grades procède d’une volonté explicite de Maître Masamichi Noro qui s’inscrit de fait dans la continuité de son enseignement.
En dépit de nombreuses contrariétés (administratives, juridiques, humaines), quoiqu’on en pense ou en dise, il est un fait avéré que la FFAAA et l’IFK ont concrétisé la volonté de Maître Masamichi Noro dans le strict respect des conditions qu’il avait explicitement émises.
En définitive, si la liberté pour tous de pratiquer les arts martiaux en général et les arts Aïki en particulier est indissociable des diversités de styles, d’écoles ou de dojos, la progression demeure fondée sur le respect de l’enseignement reçu, la sincérité des pratiques et une constante volonté de vérité.
1 Note adressée à Masamichi Noro par la direction des sports du ministère
2 Cf. les textes relatifs aux diplômes d’État de la jeunesse de l’éducation populaire et du sport pour l’Aïkido l’Aïkibudo
et disciplines associées
3 Jean Pierre Cortier, Lucien Forni et Hubert Thomas
Document 1 :
Tableau récapitulatif et complémentaire des titres et degrés décernés par Noro Masamichi
Document 2 : 10 février 2011
Billet manuscrit attestant l’acceptation de Dan grades par Noro Masamichi senseï
Document 3 : 10 mars 2012
Billet, daté et signé par Noro Masamichi senseï qui accepte la délivrance de Dan grades pour le kinomichii
Document 4 : 29 septembre 2012
Tableau de la constitution nominative des groupes d’instructeurs
Document 5 : 2012
La « pyramide » des enseignants selon les niveaux actés par Noro Masamichi senseï
Quelques photographies de la réunion de fin 2012 lors de la signature des documents présentés ci-dessus.